Repas familial du dimanche, le travail

Non, je ne serai pas comme vous.

Après ce repas familial, je vous entends refaire le monde. Pour cette partie de l'après midi, c'est le monde du travail. Je vous entends dire à quel point ça ne va pas dans vos boulots. Que ça change et pas en bien. Que les patrons mettent la pression. Que les cadres supérieur-e-s sont déconnecté-e-s des employé-e-s subalternes. Que la répartition des bonus et bénéfices n'est pas équitable. Que vos corps sont douloureux et que c'est pénible pour votre travail. Que des boites licencient après avoir délocalisé en Chine et que les dirigeants ont pris leur bonus. Que l'ancienne société familiale n'investit plus pour pouvoir marger à 20% et rémunérer les fonds de pensions étrangers qui l'ont rachetée. Qu'un-e de vos collèges fait une dépression ou un burnout. Que vous n'avez plus le temps de faire votre boulot correctement car les réorganisations successives ont conduit à des méthodes de travail aberrantes et épuisantes. Que, alors que votre client est dans votre bureau dans l'agence de votre employeur, vous lui demandez d'appeler un call center car vous n'êtes plus en mesure de faire cette opération. Qu'on vous donne de nouveaux logiciels onéreux et inadaptés et que votre chef-fe vous demande de les utiliser en étant convaincu-e qu'ils vont vous aider à être plus productiviste.

Vous avez fait le tour. Le silence se fait. Allons maintenant refaire un autre monde.

Ce sera celui de la jeunesse. De la jeunesse qui n'est pas comme celle que vous avez vécu. De la jeunesse qui ne connaît plus le respect. De la jeunesse qui est moins éduquée en argumentant que le niveau du BAC baisse. De la jeunesse qui ne pense qu'à voyager. Celle qui ne se lève pas le matin. Celle qui n'est plus aussi sérieuse et travailleuse. La jeunesse qui ne veux pas faire n'importe quel boulot. Celle qui exige des bonnes conditions, comme par exemple ne plus travailler de nuit. De cette jeunesse qui abuse du chômage. Celle qui ne pense qu'aux congés et aux avantages. Celle qui évolue dans une dimension un peu séparée, que vous n'avez jamais vraiment comprise. Celle de l'internet, des jeux vidéos, réseaux sociaux ou des smartphones. C'est un peu une génération décadente. Vous vous demandez quel monde nous allons laisser après nous, après vous.

Ils ne parlent pas de moi. Je sens leur bienveillance. Moi, je suis une ingénieure. J'ai fait un bon diplôme, des bonnes études. Je suis sérieuse. Je suis cadre et je suis comme cette famille de gauche. J'aurais pu donc laisser passer et peut être même, moi même, renchérir et critiquer la génération encore en dessous de la mienne, sûrement encore pire.

Mais cet après midi, je me sens comme partie la jeunesse. Je leur fais des révélations. Durant mon chômage, je n'ai pas cherché de travail durant les premiers mois. Un silence, regards. J'ai pris le contre-pied et je me lance. Je leur confie mes doutes.

Je leur demande pour quelles raisons, sont-iels aussi sérieux-ses, travailleur-euse-s et pourquoi leurs collègues se donnent du mal au point de faire des burn-out. Qu'ont-iels en retour de décennies de travail ? On les mets à la porte à l'aube de la retraite parce que la boite coule à force d'être usée par des dividendes abusifs. On leur demande toujours plus avec moins. Les restructurations successives réduisent sans cesse les effectifs, seront-iels les prochain-e-s sur la liste ? Peut être quand Macron aura limité leur indemnité d'ancienneté. Iels ne sont qu'une masse indicibles des chiffres que l'on manipule. Et iels seront broyé-e-s et jeté-e-s quand iels ne vaudront plus rien. Il n'y a plus rien d'humain dans les ressources humaines des entreprises.

Je sais bien au fond de moi-même qu'ils veulent me faire la peau Trois jour dans le métro moi je suis le troupeau direction l'abattoir
A quatre pattes sur le dos
Ils me mettrons comme ils ont mis mes parents et les tiens  
Pour qu'un putain d'actionnaire nage avec les dauphins

Extrait des paroles de Pilule, chanson de Damien Saez

Et vous demandez à la jeunesse de suivre le même chemin ? Si la jeunesse vous écoute et qu'elle n'est pas trop bête, j'espère qu'elle ne vous suivra pas. Elle serait même folle de vous suivre. Folle ou masochiste. Cela fait une demi heure que vous dépeignez une histoire sombre de vos conditions de travail et vous voulez une adhésion enthousiaste de jeunes ? Pensez vous que tous les sacrifices que vous avez fait, vous ont été justement indemnisés ? C'était la chose à faire ? Peut-on blâmer la jeunesse de choisir la tangente devant cet horizon ?

Peut-on blâmer la docilité de nos ancien-ne-s ? Peut-on dire que c'est à cause de leur faiblesse face aux assauts répétés du patronat sur les conditions de travail qu'on en est là aujourd'hui ? Où sont les résistant-e-s ? Qui est citoyen-ne depuis les trente dernières années ? Qui a finalement choisi la tangente ?

Sans juger l'ensemble d'une génération à celles-eux que je côtoie, j'ai en tout cas fait mes choix.

Non, je ne serai pas comme vous. Je serai une tire au flan, je vais trouver ma place ailleurs. Je vais refuser des conditions de travail minables. Je vais utiliser les structures sociales pour éviter le salariat. Je serai fonctionnaire. Je vais trouver ma place dans les coopératives. Je vais monter ma propre boite. Je vais faire jouer la solidarité. Je serai solidaire. Je vais donner, je vais recevoir. Je refuse de participer à un système qui ne me respecte pas. Je refuse le salariat dans le capitalisme décadent. Je refuse l'exploitation et la domination.

Je serai libre.

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